Cliché : © Rachelle Matena
"L'apocalypse n'a pas de futur", André Malraux, l'Espoir.
Le livre
intitulé « Nouvelles Politiques d’Accueil de la Petite-Enfance : le Grand Chamboulement », dénoue l'écheveau de la crise
actuelle et publie de nombreux témoignages, interviews et photos de professionnels inquiets ou en colère. A l’heure de la
transposition précipitée de la directive européenne sur les services, l' auteur livre ici son analyse sur l’avis de tempête menaçant le secteur de la petite enfance et ayant justifié son
ouvrage.
En écrivant ce livre, mon ambition a été de rendre la parole aux professionnels ; laissés pour compte du chamboulement actuel, ils sont les pions involontaires du grand Meccano qui se met peu
à peu en place sous leurs yeux éberlués. J'ai voulu les écouter et rendre compte de leur profond sentiment de dévalorisation. Ce livre m’a fourni l’occasion d’un tour de France au cours duquel je
suis allé de surprise en surprise : des crèches associatives sont au bord de la fermeture, des assistantes maternelles en milieu rural sont contraintes de vendre leur maison à cause de la
P.S.U., des élus n’hésitent pas à fermer des crèches publiques en catimini durant l’été, j’en passe et des meilleures ! Nous passons d’un système coopératif vertueux aux excès de la mise en
concurrence. Ce qui se profile, c’est l’absence totale de régulation et la poursuite des destructions de places déjà pointée par la Cour des Comptes en septembre 2008. Au bord de la crise
de nerfs, les professionnels se sentent plongés dans un chaudron. Comment rester serein quand on est confronté à une vague d’injonctions ? L'injonction de faire du chiffre avec les moyens
du bord, l’injonction à faire du remplissage depuis la PSU en 2003 et la suppression du volet qualitatif des contrats-enfance en 2006, l’injonction à privatiser sa pratique avec la création des
micro-crèches, l’injonction à mutualiser les équipes avec l’isolement croissant du secteur associatif ébranlé par la concurrence et l’effacement des partenaires locaux, etc. Les
« réformes » engagées depuis 2003 ne se limitent pas à dédaigner le terrain ; elles amplifient les problèmes. Sous-tendues par un dogme économique - l’abaissement des
coûts –, par un fil conducteur - « les crèches seraient trop chères, leurs normes d’encadrement et les qualifications professionnelles seraient intenables pour les finances
publiques… » - et par un refrain idéologique, la mise en avant de la « garde », elles nous préparent des lendemains qui déchantent. Qu’est-ce que la
« garde » sinon le déni éducatif et la relégation de la petite-enfance, hermétiquement séparée de la société et de la chaîne vertueuse des générations ? De quoi s’agit-il
sinon d’édicter, à des années-lumière de l’expérience et de la recherche, que l’enfant, privé de parole, n’a pas accès à tout un registre de sensations, d’images et de précieuses
perceptions ? Cette orientation régressive interpelle : isoler ainsi l’enfant, c’est l’atteindre durablement, le rendre malléable et gâcher à jamais ses chances dans un contexte de
sollicitations psycho-technologiques de plus en plus intrusives.
Qui va tirer le secteur vers le haut ?
En tous cas, pas l’Etat. Après la zizanie du « droit opposable », désormais repoussé aux calendes grecques, voici venue la
déferlante des rapports pondus à la hâte et érigés en feuilles de route. Fin 2006, un rapport de l’Inspection générale de l’action sociale (Igas) annonçait un virage à 180 ° pour la
PMI : prônant le désengagement de la mission de suivi des assistantes maternelles - renvoyées au face à face avec les parents -, il répudiait la dimension sanitaire de l’accueil de l’enfant,
des personnels et des lieux d’accueil ô combien nécessaire au bien-être, au développement et à la santé des enfants (1). Le rapport Tabarot a rajouté une couche en 2008, suggérant notamment de
confier les enfants aux seniors et de transférer les compétences des PMI aux communes ( « Donner la possibilité aux communes de se saisir d’une compétence d’agrément des
structures collectives municipales et des assistantes maternelles » ). Récemment, l’Igas a enfoncé le clou en préconisant même de créer « des associations mandataires
susceptibles de servir d’intermédiaires entre les familles et les assistantes maternelles », ce qui pourrait sonner le glas de l’accueil indépendant et des crèches familiales (2).
Les plans actuels des technocrates s’axent sur le « séquençage », c’est-à-dire la séparation artificielle et anti-éducative des enfants par tranches d’âge : les crèches et
les assistantes maternelles seraient alors prises en étau entre le congé parental et le jardin d’éveil (3).
Le secteur lucratif n’a pas réalisé la percée escomptée depuis six ans : ses résultats restent inversement proportionnels à l’intense – et
efficace ! - lobbiyng qu’il mène auprès des décideurs. A défaut de pouvoir faire de la petite-enfance une affaire commerciale juteuse, des milieux d’influence déterminés cherchent à
déstabiliser les piliers du secteur : professionnels émérites, équipes sérieuses, collectivités locales, assistantes maternelles, institutions, etc (4).
Désorientation, mode d’emploi.
Aujourd’hui, la nouvelle hégémonie du médiatique sur le politique masque l’essentiel. Le tapage orchestré autour des micro-lieux
d’accueil, par exemple, ne doit pas nous détourner du vrai problème qui est la remise en cause aberrante du système coopératif antérieur. L’Etat cherche à se désengager en révisant rapidement
l’ensemble des médiations existant entre la population et les institutions ; pour ce faire, il sème la confusion en mettant en avant des leurres ou des sous-produits comme les
« micro-crèches » ; or celles-ci, pourtant lancées à grand renfort de publicité en 2006, ne font pas recette. D'après le décompte divulgué par le ministère des affaires
sociales en mars 2009, il n'existe que... « 120 micro-crèches créées ou en projet » sur un effectif total de plus de neuf mille crèches ! (5) De plus en plus
lucides, les éventuels porteurs de projets n’ont guère envie de faire les frais de la déréglementation. Pendant ce temps, les assistantes maternelles semblent s’emparer des regroupements qui leur
permettent de lutter contre la concurrence et le nomadisme des parents enclenché par la PSU : selon des sources syndicales, près d'une professionnelle sur deux voudrait tenter
l'expérience ; les regroupements existants ou en projet s'élèvent déjà à... cent cinquante selon Maryvonne Papouin, Présidente de l'Association nationale des regroupements d'associations de
maisons d' assistantes maternelles (ANRAMAM) . Le problème est que ces expériences auraient bien besoin d’un environnement vertueux, ce qui va à l’exact opposé des orientations actuelles !
Quant au soutien hypothétique des élus locaux, l’inconstance de la Cnaf a durablement échaudé la grande majorité d’entre eux qui se disent : « On nous a bigrement roulés en
2006 : nous ne donnerons plus un sou ! ».
Le temps de la réflexion.
Nous sommes arrivés au moment décisif où les acquis des dernières décennies risquent d’être irrémédiablement sapés. Un moratoire s’impose
donc : on arrête, on réfléchit. La démarche de fond engagée pour le contrat-enfance a été constructive pendant vingt ans parce qu’elle reposait sur un principe fiable : pas de développement
quantitatif durable sans impulsion nationale inscrite dans la durée et, surtout, sans développement conjoint du qualitatif. Même si elle devait être adaptée afin d’affronter les disparités
locales, la potion magique du Contrat-Enfance ne méritait nullement d’être jetée aux oubliettes du jour au lendemain. Le cycle infernal du management par le chaos doit être brisé. On ne peut
continuer à vouloir tout chambouler en faisant fi des professionnels, des élus et des gens d’expérience, surtout au détriment de l’enfant ; ce dernier doit redevenir une fin et être
préservé des assauts nihilistes de la stratégie mercantile. Je constate que le débat d’idées commence à prendre de l’ampleur chez les professionnels qui se décloisonnent et font tache d’huile,
comme on le voit avec le collectif www.pasdebébésàlaconsigne.com. La tâche est immense : il faut casser ces logiques
perverses de relégation infantile dont la fin ultime est de façonner des individus dépourvus de culture, de sens et de conscience d’autrui.
Jean-Pierre Gayerie ©
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(1) Etude sur la PMI en France, rapport de synthèse, novembre 2006 ; disponible sur le site : www.ladocumentationfrançaise.fr/rapports publics.
(2) Développement de la garde d’enfants, mars 2009, p. 24, alinéa 99 ; disp. sur
www.ladocumentationfrançaise.fr/.
(3) Cf. le compte-rendu de la réunion de la Mission d’évaluation et de contrôle des lois d’application de la sécurité sociale du 23 mars 2009
disp. sur http://www.assembleenationale.fr
(4) Il existe, par exemple, une convergence étonnante entre les conclusions de la « Mission générale de révision des politiques
publiques », divulguées par le rapport Tabarot dans son annexe 28 ( p. 117 à 120 ), et les propositions de la Fédération française des entreprises de crèches publiées dans le rapport
intitulé Développement de la garde d’enfants en annexe 17, p. 177. Ces deux documents proposent ensemble « l’abandon du Contrat Enfance et Jeunesse ».
(5) Déclaration d’Ibrahim Moussouni devant la Mission d’évaluation et de contrôle des lois d’application de la sécurité sociale le 5 mars
2009.
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